De la lutte des classes à la guerre des gangs et aux bombes humaines

Posted on 1 août 2010

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Conversation l’autre soir avec un collègue. Il m’explique son désaccord avec un de ses potes qui croit encore (et lutte pour ça) à un renversement du capitalisme. Mon confrère estime, lui, que les tentacules du système nous enserrent désormais trop pour qu’il soit possible de le mettre à bas sur des vieux schémas révolutionnaires. Face aux régressions, il croit tout juste à la possibilité de les atténuer ici ou là. Pour un temps du moins, et avec un autre pouvoir que celui en place actuellement. Bref, il y voit pas beau comme on disait là où j’ai grandi. En gros hein. (Je résume sa pensée en espérant ne pas trop la trahir ;-)). Il ajoute qu’il craint des (ré)actions individuelles et désespérées, redoutant plus des suicides comme à France Télécom, plutôt que de voir, comme je le suggère, des gens décidés à faire payer, même s’il ne s’agit pas d’agissements concertés et programmés, de façon violente, les responsables de leurs maux, ou ceux qui, au quotidien, en sont les relais.

Me reviennent alors en mémoire des déclarations de cette escroquerie intellectuelle ambulante d’Alain Minc. Dans un entretien vu en vidéo je ne sais plus où, il reconnaissait une pertinence au concept de lutte de classes. Et le fait est que les possédants n’ont, eux, en rien abandonné cette notion. L’oligarchie vise même à mettre en coupe réglée le reste de la population pour garantir ses bénéfices, dividendes et privilèges et ne surtout pas assumer la responsabilité de situations qu’elle a créées, et l’effondrement du capitalisme.

Ce qui a changé, c’est le camp d’en face. Le nôtre. A force d’intox idéologique, médiatique… on a largement réussi à faire admettre (croire) que les luttes collectives étaient ringardes ou/et inutiles, que le chacun-pour-soi devait primer et que le concept de classes n’était plus pertinent.  Pour cela il a fallu un long travail de sape, la diffusion de nouvelles valeurs, toutes les armes de la sur-consommation, de la création de désirs et besoins ainsi que celles de la « société du spectacle »… On a inventé les cadres, les managers, la multiplications des petits chefs, comme d’autres l’auraient, paraît-il, fait avec des petits pains, dont on a voulu faire des complices (avec succès pour certains) objectifs du système d’exploitation et de négation des individus et de leur liberté. Au cœur de cette démarche, les classes moyennes, dont on ne sait trop ce qu’elles sont, si ce n’est qu’intoxiquées jusqu’à l’os, elles ont apporté des garanties de survie au système sur l’air d’un « toujours plus » qui n’est en fait qu’un « à peine mieux ». Fini le prolétariat  ou presque : il est quasiment honteux de s’appliquer ce terme à soi-même (pourtant comme sont nombreux les prolétaires qui s’ignorent!). Garantes de la survie idéologique de la « machine », ce sont peut-être pourtant de ces classes que viendront demain quelques uns des coups les plus durs pour le système des copains et des coquins.

Car à trop jouer avec le feu, il y a des risques d’explosion. Et aujourd’hui, les mensonges au service des seuls intérêts capitalistes et l’impossible légitimité d’un Etat (ici comme ailleurs) à leur solde, et dont le système est gangrené par la corruption et les collusions (Woerth en est la démonstration spectaculaire entre son projet antisocial sur les retraites et ses petits arrangements entre amis avec la milliardaire Bettencourt), éclatent au grand jour. L’imparable stupidité de leurs axiomes débilitants enfoncés dans les crânes de plusieurs générations ne fait plus illusion. Qui peut encore croire à de fausses valeurs proférées pour cacher le concept d’exploitation, à commencer par des notions comme « travail », ou réussite »… Au bout de leur logique d’individualisation pour mieux opprimer, il y a comme une atomisation. Et elle est explosive.

Faut-il s’en plaindre ? Pas tant que ça finalement, car le chaos est bien l’étape nécessaire pour pouvoir bâtir, ici et là et en toute liberté, les nouvelles communautés qui porteront le deuil (enfin pas vraiment :D) de leur ordre dominant.

Tout cela a-t-il des allures d’un retour aux années de plomb ? Pas vraiment. Je n’ai jamais été de ceux qui ont considéré que la RAF, les Brigades Rouges ou Action Directe visaient des victimes « innocentes ». Bien sûr, il y a eu des familles endeuillées et l’entourage des personnes ciblées a souffert des attentats. Mais j’ai toujours considéré que les actes visaient des éléments occupant consciemment des postes importants dans le système. En revanche, j’ai toujours pensé, en plus de l’évolution vers un banditisme de droit commun de ces groupuscules, qu’il y avait eu un contresens historique. L’heure n’était pas à ce type d’actions. On était encore dans un capitalisme du rapport de force et de la négociation avec un patronat qui lâchait des choses sous la pression sociale et face à un Etat un tant soit peu légitime, qui était certes indirectement aux mains des puissances économiques, mais se trouvait dans l’obligation (et peut-être la volonté) de  préserver certains équilibres permettant une relative unité. Le prolétariat pouvait penser qu’en menant le combat, le système était amendable et qu’il obtiendrait un meilleur partage des richesses. De fait, la notion d’avant-garde éclairée et en action des groupes terroristes ne me semblait pas pouvoir tenir (et n’a pas reçu le soutien escompté). (J’ajouterai que ces groupuscules ont perdu la guerre idéologique qui aurait pu modifier leur image dans l’opinion).

Aujourd’hui par contre, l’espoir dans le gain possible par des luttes collectives s’est amenuisé. L’Etat précipite la régression sociale aux ordres des possédants. Le tout-petit-président et ses sbires « auvergnats » n’ont de cesse de continuer à dresser des parties de la population les unes contres les autres, stigmatisant un coup les unes, un coup les autres. Jusqu’à ce qu’elles s’affrontent les armes à la main ? Pour tenter de garder le pouvoir en justifiant un régime autoritaire voire pire ? Une chose est certaine : la tentation fascisante de cette droite héritière de celle d’avant-guerre et de sa déclinaison vichyste est éclatante comme jamais. Et en face, on trouve non plus des classes levées mais des gangs prêts à agir. A riposter. A faire sécession. Ce que les groupuscules des années 70 imaginaient, la dérive du capitalisme, le libéralisme et le sarkozysme sont en train d’en être les vecteurs : ils ont amené à une situation telle que pour certains, la seule réponse désormais possible passe par la guérilla urbaine. (Pour faire marxiste, on dira globalement que cela devrait être d’abord le fait d’un certain « Lumpenproletariat »).

Mais d’autres choses semblent se dessiner. Combien de temps avant de voir les premiers « pétages » de plomb individuels, les premières explosions incontrôlables ? Car cette fois, il ne s’agira sans doute pas d’assassinats ciblés dans le cadre d’une action politique concertée. Non, on risque plutôt de voir, après les vagues de suicides dus au désespoir, les fameuses classes moyennes poussées à bout par les organisations du travail, la régression sociale etc., passer à l’action. Et il n’y a sans doute pas longtemps à attendre avant de voir les premiers « cols blancs » tabasser leurs managers ou flinguer des patrons. Avant une épidémie comme celle générée par un désespoir identique à France Telecom par exemple ?

La République, dans sa version à la solde des intérêts des classes possédantes, survivra-t-elle au sarkozysme ? On peut penser que, pouvant déboucher sur le pire  comme sur du meilleur, les temps ont des allures d’un début de déflagration pour des guerres civiles :

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