Une agence d’intérim où le travail est derrière les verrous

Posted on 23 avril 2010

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La force du détail. J’ai mes habitudes dans un petit café du septième arrondissement de Lyon. Des habitudes estivales puisque je suis condamné à l’exil, comme tout fumeur. Et je me vois mal aller payer pour qu’on m’interdise quoi que ce soit, que je peux, qui plus est, trouver ailleurs. Je retrouve donc mon poste à l’ouverture des terrasses avec les premiers, tout relatifs, beaux jours revenus. Petit changement cette année puisque le bistrot a investi dans une banque destinée à la vente à emporter et, donc, nouvelle configuration dans la disposition des tables.

Bon, et alors direz-vous. Ca perturbe ses habitudes ? Pas vraiment. Par contre, et j’y viens, placé différemment mon regard se porte sur autre chose.

Je me suis donc retrouvé avec sous les yeux l’entrée de l’agence d’intérim située juste à côté ou presque : il y a intercalé, un coiffeur pour mémères du coin tenu par un Arménien. Et c’est ainsi que j’ai découvert que cette agence est pourvue d’un système d’ouverture électrique et qu’il faut avertir de sa présence sur le palier pour accéder. Comme une banque ou certains bars de nuit.

Why ?, me demandais-je à moi-même. Après avoir sondé ma mémoire pour m’interroger sur le fait que de telles agences soient amenées à détenir de l’argent liquide pour payer les intérimaires, j’ai fini par y répondre par la négative. Il y a plus de 20 ans j’en avais fréquenté quelques unes pour taffer un peu en attendant d’être réformé et de pouvoir chercher un job plus durable. Le paiement s’effectuait déjà par virement ou chèques, dont certains étaient endossables en liquide auprès de la banque émettrice.

Pas plus avancé donc quant à savoir pourquoi il faut montrer patte blanche pour pénétrer dans l’estancot. Craignent-ils de voir arriver une horde de demandeurs d’emploi exigeant un travail sur le champ ? L’emploi est-il devenu un bien si rare et précieux qu’on le mette sous clés ? Peu crédible. Malgré l’idéologie dominante sur cette fausse valeur.

Ce qui l’est plus en revanche dans ce système de protection des salariés, commerciaux et autres prospecteurs, de l’agence ce serait le besoin éventuel de se protéger de quelque intérimaire mécontent. Conscients d’agir comme des négriers et des coups douteux et tordus qu’ils font aux gens qu’ils emploient, les tenanciers de ce genre de boutiques prennent tout simplement leurs précautions. Qui, remercié après des mois à faire tourner une boîte en sous-effectif, qui, arnaqué sur des heures sup’, qui, grugé sur le salaire d’une mission (ça me revient: l’intérimaire est en « mission »)… pourrait bien venir faire état de sa colère et réclamer son dû. Donc, on filtre les entrées comme dans un club sélect.

C’est comme ça que j’ai vu ce type poireauter sagement derrière la porte un bon quart d’heure. Jeans et veste de survet’, il avait à la main une feuille, sans doute son relevé d’heures effectuées qu’il venait déposer pour être payé. Et il devait encaisser une petite humiliation de plus en faisant le pied de grue jusqu’à ce qu’on daigne lui ouvrir enfin la porte pour quelques instants et l’espoir d’être rappelé pour un nouveau taf’. Comme si on voulait lui faire sentir que pouvoir travailler est un cadeau qu’on lui fait.

Un petit détail de cette logique libérale de raréfaction de l’emploi, utilisée pour mettre les gens au pas, au vu de tout le monde et accepté par tous. Un de plus.

J’ai bu mon deuxième café…

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