Le Prince Jean chez (pour) Ruminances

Posted on 30 décembre 2009

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Toujours sympa les invitations. Après la Blugture qui m’avait fait le plaisir de reprendre  quelques billets de « Donjipez Rapido » , c’est la « belle équipe » de Ruminances qui viens de me faire l’honneur de m’ouvrir ses portes. Et comme je suis un peu malotrus, j’ai carrément tapé l’incruste 😉 En effet, ils ne voulaient au départ que quelques lignes pour leurs « Doigts d’honneur 2009 » mais, n’ayant pas précisé le nombre, ils ont eu droit à un long papier 😀 Le Prince Jean est donc en ligne sur leur site depuis hier… Et, après un dernier merci pour l’invit’, pour les fainéants du clic, le (re)voici:

L’été n’avait pas été bon pour Jean. Et depuis la « rentrée » cela ne s’arrangeait pas. Une rentrée bien relative d’ailleurs puisqu’elle n’avait été précédée de rien. Difficile de revenir de nulle part. Cela faisait un petit moment que la phrase tournait dans sa tête et lui arrachait un sourire ironique. Pas à sa mère dont il voyait bien qu’elle commençait à avoir quelques doutes sur le génie supposé de son « petit prince ». Encore moins à son père qui n’en disait guère plus qu’à l’accoutumé mais maugréait dans son coin. Pas qu’ils le laissât tomber vraiment d’ailleurs. Mais il voyait bien que ses parents ne comprenaient pas vraiment, il sentait leur acrimonie, leur déception, et il jugeait, à quelques remarques, de ce qui était une muette accusation, un non-dit de reproches effleurés.

Sa mère était concierge après avoir longtemps fait des ménages. Son père était retraité du bâtiment. Ouvrier et fils d’immigré qui avait voulu croire aux principes de l’école laïque jusqu’à en devenir parfois xénophobe pour ceux qui ne se coulaient pas dans le même moule et ne croyaient pas comme il l’avait fait, lui, à la réussite à la force du travail et des efforts. « Faut savoir serrer le poing dans sa poche » était l’une des phrases toutes faîtes qu’il avait parfois voulu faire philosophie de vie et inculquer à sa progéniture.

Cela ne l’avait pas rendu soumis pour autant et il avait lutté et milité de là où il était pour changer les choses. Aujourd’hui Jean voyait surtout qu’il ne les comprenait plus vraiment et quand le vieux sortait griller sa blonde devant la porte avec son chien le nez collé aux talons, il ne pouvait s’empêcher de choper un regard dans lequel il voyait doute, désapprobation et colère rentrée.

Il se rendait aussi compte que même sa mère, qui l’avait depuis toujours situé entre la quatrième merveille du monde et le génie universel, doutait. Et pas qu’un peu. Parfois d’ailleurs quelques reproches fusaient sur un mode « tu es trop exigeant mon fils, faut savoir manger son pain noir ». Elle venait d’une famille où on ne mangeait justement pas forcément tous les jours à sa faim mais elle croyait dur comme fer à la volonté et avait la fierté du peu qu’elle avait en s’étant arrachée des pires difficultés.

Jean était sans doute différent. D’un autre bois. D’un autre désespoir aussi. Sans avoir jamais manqué de rien mais en ayant bien vu qu’il n’aurait jamais tout. Cela ne l’avait pas empêché de jouer le jeu. Plutôt brillamment même. Motivé par le discours parental, l’idéologie du tout travail et l’envie de faire plaisir pour ne pas dire de briller un peu, il avait fait des études enviable qui s’étaient soldées à l’issue d’un double cursus par un master de droit public et une licence de communication. Un truc qui ressemblait à des vrais bagages quoi. Mais, à un peu plus de 23 ans désormais, il avait quand même un sérieux problème pour trouver où les poser.

Pas la bonne conjoncture. La crise. Expérience insuffisante. Un stage à la rigueur si vous étiez encore étudiant. Trop diplômé. Des comme ça et bien d’autres, il en avait entendues souvent. Là où il croyait que serait le moment de son envol, il se retrouvait dépendant, sans revenu, une charge pour ses parents; un poids qu’il se sentait bien peser à l’âge où ils auraient pu penser à vieillir en toute sérénité.

Juste avant l’été, la conseillère d’Adecco à qui le Pôle emploi sous traitait une partie de sa mission contre argent public sonnant et trébuchant lui avait quand même trouvé un truc pour un mois. « Pas si mal pour les jeunes comme vous qui veulent mettre le pied dans la vie active », qu’elle avait même dit. Il s’agissait de glisser des prospectus sous les essuie-glaces des véhicules garés dans le centre pour les avertir des changements en matière d’interdiction de stationner avant la transformation en zone piétonne. « Quasi une mission de service public quoi », en avait-il rigolé jetant les papiers à l’égout par paquets de douze avant d’aller boire un café avec ses compagnons de labeur.

Cette période aurait finalement pu être sympa d’ailleurs. Les premiers beaux jours, les discuss’ avc les autres mecs embarqués dans le truc avec lui et aux parcours qui finissaient pas tous se ressembler… Tous unis par un boulot de merde dans une époque de merde, avec le mérite d’avoir commencé à piger et de le faire salement comme leur aurait conseillé Georges Darien.

Mais c’est à cette époque qu’il y avait eu l’épisode Clotilde. Enfin, sa fin. Son acrimonie et sa mauvaise humeur nés de sa situation n’y étaient pas pour rien bien sûr. En tout cas cela avait fini de rendre l’atmosphère insupportable. Peut être aussi parce qu’elle n’avait pas les même atouts. Depuis la fin de ses études, elle bossait dans la boite d’un copain de son père. Un truc de com’ axé sur les nouveaux médias. Ce genre d’arnaques quoi. Leur différence en était devenu flagrante. Déjà étudiant, il avait dû ravaler son orgueil pour s’immiscer dans l’entourage de sa future meuf. Les choses n’étaient pas vraiment dîtes bien sûr mais, quand il n’accompagnait pas lors de certaines sorties ne pouvant encore taper ses parents, il y avait comme un air entendu et, malgré les progrès des fabricants, il savait bien que ce qu’il portait ne faisait guère illusion quand tout ce petit monde s’extasiait, plein de fureur intérieure de ne pas être au centre des attentions du jour, sur les derniers achats de marques des autres. Lui, on sautait son tour.

Rien de grave en fait. En tout cas cela ne l’aurait pas été si, diplômes en poches, tout le monde était reparti sur un même pied du pouvoir paraître ce que son travail lui permet.

Mais voilà, il y avait eu cette spirale. Elle durait depuis des mois et il n’en voyait pas vraiment la fin. Petit à petit, il avait fini par ne plus répondre au téléphone, même à ses vieux potes. Ne plus se lever. Veiller la nuit. Il avait remis à plat des années d’intoxication et se rendait à l’évidence qu’on lui demandait de lutter pour rentrer dans un moule parfaitement stupide et vain. Leur « bosse pour avoir plus et mieux » n’était qu’une escroquerie. Cette lucidité nouvelle, il ne s’en était pas aperçu, personne ne s’en était aperçu, avait été accompagnée de l’entrée dans une phase de profonde dépression dans laquelle il s’était totalement enfoncé durant ce mois de septembre. L’automne commençait en ce début d’octobre à avancer quand ses parent le trouvèrent mort dans sa chambre. Suicidé.

Le lendemain de son enterrement, ils étaient silencieux, les yeux dans le vide devant un bol de café dans leur vieille cuisine quand la radio annonça que Jean Sarkozy, fils du chef de l’Etat, triplant sa deuxième année de droit, allait être nommé à la tête de l’Epad.

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Posted in: humeur, Politique