Le management pensé comme un hachoir au service de géants aux pieds à fragiliser

Posted on 8 octobre 2009

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L’émission Mots Croisés de lundi a surtout fait parler d’elle pour la sortie de Marine Le Pen  sur  Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture censeur et liberticide. Basta.

Mais, dans sa première partie, le programme animé par le regrettable Yves Calvi (la voix de la France profonde de droite) était consacré aux entreprises, notamment après la série de suicides chez France Télécom. Et elle était plus qu’intéressante. Un syndicaliste SUD du groupe de téléphonie n’y est d’ailleurs pas allé par quatre chemins en estimant que « le PDG, le DRH et tout l’état major (de l’entreprise) sont des portes flingues… ». Et d’inviter ceux des actionnaires ayant quelque éthique (2 ou 3 quoi) à revendre leurs parts pour signifier à cette direction que sa politique est mortelle.

Tout aussi pertinente était l’intervention du sociologue Jean-Pierre Le Goff. Il revenait sur l’évolution des organisations du travail, la formation des cadres (voire des petits chefs lors de sessions internes via des consultants) et les techniques employées pour un management (rien que le mot me hérisse) qui relèvent de la manipulation psychologique et de la déstructuration des personnalités. Une description qui ne va pas sans évoquer les coulisses d’une secte où les officines de partis de l’ère  soviétique. D’abord les images (avec du son) :

Merci à w0ofTv 😉

L’affaire France Télécom s’avère somme toute symptomatique d’une dérive généralisée. La dépendance salariale, les exactions hiérarchiques ne sont certes pas une nouveauté. Leur cadre, la systématisation de procédés et la glorification de la valeur travail jusqu’à en faire une idéologie, un peu plus. On va se débarasser tout de suite du truc et inscrire un joli point Godwin. Combien de « managers » petits et grands argueront-ils dans quelques temps qu’ils ne savaient pas, qu’ils faisaient juste leur travail et n’étaient qu’un rouage sur les traces d’un Eichmann lors de son procès à Jérusalem ? Tous ou presque parmi les playmobils d’un système qui présente bien des aspects fascitoïdes.

Ca, c’est fait 😉 Revenons à l’entreprise. Il fut un temps où l’on trouvait dans les hiérarchies des hommes sortis du rang, reconnus et respectés pour leur compétence, ou des dirigeants qui avaient été formés aux meilleures écoles pour… fabriquer le meilleur produit possible. Est venu le temps de la promotion pour les plus obéissants, puis pour les prédisposés au comportement de kapos et un manageriat formé à… la rentabilité immédiate et de toutes les façons possibles. Pour ces gens-là, un suicidé c’est un type de moins à payer et une baisse de la masse salariale à présenter aux actionnaires.

Là d’aucuns diront, vous (nous, les salariés) n’êtes pas bien malins non plus. Vous êtes le nombre, vous êtes la production, vous êtes la richesse : que faites-vous de cette force ? Plus grand chose. J’écarte d’emblée l’attitude de syndicats qui à force de se vouloir partenaires sociaux sont devenus complices – il suffit de se souvenir de leur comportement l’hiver et le printemps derniers -, après tout des employés unis et motivés peuvent espérer en prendre les commandes et en changer la direction. Mais c’est là que le libéralisme a été très roublard.

Il a donc inventé la pénurie c’est-à-dire le sous-emploi, le chômage comme régulateur. Crise bancaire ou pas d’ailleurs. Est-il utile de préciser que pour un homme d’une quarantaine d’années aujourd’hui, la crise n’a jamais cessé, ne faisant que s’aggraver, et qu’il a grandi et vécu dedans depuis toujours? Choc pétrolier (certes) et fin de la parité dollar-or dans la première moitié des années 70. Et cohortes de plus en plus nombreuses de demandeurs d’emplois. Heureux hasard (?), ces soubresauts sont venus sonner le glas des avancées obtenues durant les décennies précédentes et geler peu à peu les aspirations à des changements allant aussi vers plus de libertés et de temps pour autre chose que les heures passées dans la « matrix ». Ils sont venus justifier les reculades, les remises en cause des acquis; et tout cela a été théorisé par Friedman et ses Chicago boys (qui mériteraient un procès – posthume pour le leader – pour crime contre l’humanité) qui ont en gros répandu le poison du seuil incompressible de laissés pour compte au nom de l’efficacité, c’est-à-dire de l’enrichissement des plus riches et du capitalisme financier. Le venin a opéré dans les veines de droite comme de gauche tant tout cet appareil est relié aux mêmes intérêts. D’où une grande partie de la faillite actuelle du PS (voire de sa mise en liquidation), mais c’est un autre sujet. Quoiqu’il en soit le premier pilier a été posé : la peur du chômage. Surtout qu’on a enrobé tout cela d’un discours culpabilisteur, une stigmatisation du soi-disant profiteur…

Il fallait un deuxième pied. Le crédit et l’objet de consommation comme valeur de représentation et de statut social a fait l’affaire. La logique a été poussée jusqu’à l’absurde. Dis moi ce dont tu n’as pas besoin, je t’expliquerai comment l’acheter. Je ne veux pas ici jeter aux vents les gigas de mon ordi ou la qualité de mon home cinéma. Mais entre ce dont j’ai besoin, ce qui me fait plaisir et ce qui est proprement inutile, il y a une marge. Comme celle entre ce qui est durable, réparable, réutilisable et jetable. Le phénomène s’est encore compliqué avec la question de l’accession à l’habitat où la valeur intrasèque du bien et son prix facial n’ont plus rien eu de commun. C’est d’ailleurs là que le coin enfoncé par l’open source, le téléchargement, le partage, les comunautés (fussent elles virtuelles), les bidouilleurs et recycleurs, s’est révèlé proprement insupportable et a entraîné une réaction violente, haineuse et attentatoire aux libertés car il posait un défi au coeur même du système. Un système que d’autres contournent par une décroissance raisonnée et intelligente, et pour tout dire par le bon vieux système D qui se révèle le vrai plan B 😀

Le reste n’était plus qu’affaire d’idéologie généreusement relayée par les médias et des (pseudos) intellectuels à la solde. L’acmé en fut cette « France qui se lève tôt » du valet des affairistes propulsé au sommet du pouvoir (politique). Depuis un léger affolement a nécessité de sauver la banque et d’envoyer un peu de poudre aux yeux.

Seulement tout cela ne pourra être réglé sans reposer la pertinence de la soi-disant valeur travail. Cela passe par le temps de travail, en se donnant les moyens de mettre à bas la manipulation patronale des 35 heures qui a consisté à « punir » par la compression salariale, l’organisation du sous-effectif et des surcharges de travail. Rejetons donc leur idéologie et leurs valeurs : c’est pas le travail qui manque, c’est le pognon. Ne confondons plus travail et activité. Il y a des redistributions à repenser. Des schémas innovants à tester, des voies parallèles à explorer, un post capitalisme à inventer…

Cette affaire-là est entre les mains de chacun, de la petite résistance journalière aux diktats dans l’entreprise, du grain qu’on peut y introduire dans les rouages, ne serait-ce qu’en ne jouant pas le jeu de la pseudo motivation autre que celle de la fiche de paie, jusqu’à l’imposition d’une vraie alternative démocratique, par la révolte individuelle et collective et des choix n’excluant aucune radicalité personnelle ou dans l’action pour obtenir une vraie rupture.

On sait que cela ne sera pas possible avec une opposition qui se veut de gouvernement et dont le discours en fait le complice objectif des crimes du libéralisme comme dans cette belle démonstration d’un apparatchik (pseudo)socialiste


Moscovici et le temps de travail
envoyé par dagrouik.

Quelques liens pour aller plus loin :
Un manager de France Télécom : « Envie d’en découdre ? »
–  Chez France Télécom, une note interne sur les suicides provoque l’émoi
L’INSOUTENABLE FRAGILITE…
– Une majorité d’Européens estiment que le travail nuit plus ou moins à leur santé
Le travail sous la toise de la crise du capitalisme
Management fatal
– Les grands écoles fabriquent-elles des tueurs?
Contre le travail et ses apôtres
L’imbécile « valeur travail »
Pourquoi il est important de ne rien faire
Appel pour le revenu de vie

Note : Aujourd’hui c’est fête. Il faudrait chanter « J’aime ma Boîte » sur l’air tronqué du Medef et de sondages figaresques. Autant en rire, leur faire un joli bras d’honneur et aller lire et voir des vidéos intéressantes sur le sujet chez SebMusset (second degré inside parfois). Sinon on peut aussi coller ça en fond d’écran, en sticker… :

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